La forme et la morale

Nous étions passé à côté de cet article publié dans la prestigieuse revue Chimères, fondée rien moins que par Gilles Deleuze et Félix Guattari : elle revient sur la force politique d’un des réalisateurs que nous admirons le plus au monde, a.k.a Peter Watkins dont deux idées fortes ressortent.

D’abord, la politique d’un cinéma qui se veut subversif ne peut et ne doit évacuer la notion de . Un est ainsi rhabillé dès les premières lignes : ses très louables intentions de film « engagé » vont de pair avec un académisme problématique. L’auteur de l’article évoque, sans le citer, Émile Pouget et son célèbre livre Le Sabotage, dans lequel il distingue deux formes de :

Dans le premier cas, la résistance est en creux, et consiste à limiter au maximum la soumission à l’ordre dominant en se rendant le plus improductif possible par rapport à ses injonctions utilitaristes, mais sans toutefois passer à l’acte qui consiste à en faire éclater l’organisation. Dans le second cas, au contraire, ce passage à l’acte s’opère, au prix nécessaire d’une répression qualitativement accrue, fondée sur une condamnation de l’illégalisme alors assumé.

« “L’âge d’or” du cinéma militant, les années 1960 et autour de 1968, et auquel les noms de Chris Marker, Jean-Luc Godard, René Vautier, etc., sont liés » relève évidemment du second cas. Tout comme, autant que par le choix de sujets contestataires, d’ailleurs détaillés dans l’article, le cinéma de l’Anglais en question, qui se double ainsi d’une forme radicale, empruntant autant à « une certaine tradition documentaire anglaise, à la fois réaliste, sociale et politique » qu’à une « une parodie du réalisme factuel et de la mystification dominante de l’objectivité », qui pourraient presque rejoindre certains « jeux télévisés ou reality shows plus débilitants les uns que les autres ».

L’autre point souligné très justement par cet article réside en l’anecdote choisie, pour conclure, autour d’une projection de l’ultime et grand-oeuvre du cinéaste, La Commune (Paris, 1871) :

[Dans le film], une jeune femme évoque avec conviction le rôle moteur que pourrait jouer l’internet dans une nouvelle entreprise radicale de libération sociale. Lors d’un débat qui suivit la projection du film […], un spectateur est intervenu pour manifester à l’égard de son scepticisme à l’égard de cette orientation. Le cinéaste lui répondit en abondant dans son sens, exprimant son désaccord avec cette perspective, ce qui ne manqua pas de surprendre un public qui, dans l’ensemble, comme l’intervenant initial, présupposait conformément à la logique de la « réalisation » cinématographique dominante que tout ce qui se dit dans le film, et qui n’est pas explicitement l’expression d’une demande d’opinion (comme dans une interview), est l’objet d’une décision et d’un ordonnancement du réalisateur.

C’est là une position qui nous a toujours ébahi, et nous nous étions déjà agacé de ce fâcheux travers de la critique à moraliser les propos émanant des films, comme si ceux-ci devaient forcément correspondre aux opinions des auteurs du film. C’est ce qu’un Lars Von Trier a encore connu, par exemple, lors de la sortie de son dernier et puissant film The House that Jack built. Regrettons que tout n’ait ni la sagacité ni la sagesse de Peter Watkins qui manque cruellement au cinéma actuel