Il y a exactement un an, cette vidéo émergeait sur le site TMZ. Elle semble dater d’une éternité relativement à la prosécogénie de l’information numérique, surtout qu’elle aurait été filmée bien avant, le 21 Mai 2016. Loin de toute polémique judiciaro-peoplesque, elle demeure cependant l’une des images les plus fortes qu’ait produites depuis de nombreuse années l’industrie hollywoodienne et l’un de ses derniers enfants prodiges, Johnny Depp.

La carrière de cet acteur phénoménal suit un étrange « descendant » : depuis le début des années 2000, la plupart de ses rôles tendent à une noirceur ou une cruauté qui s’opposent à la première partie de sa carrière, toute de naïveté et de candeur. Jusqu’à son récent Black Mass où il « osait », enfin, jouer le mal à l’état pur, sans second degré aucun, mais avec bien trop de postiches pour être réellement crédible. Finalement, c’est cette vidéo volée, brute et au « plus proche du réel », dans lequel l’acteur, revedenu homme, exprime sans doute le mieux l’immoralité, la déchéance, la cruauté, l’indécence, le machisme, la bêtise…

Cette vidéo n’a rien à voir avec les prises de vue volées des paparazzis d’un autre siècle. Encore moins avec toutes sortes de caméras cachées de la Guerre Froide. Elle émane « simplement » de l’intéressée principale, Amber Heard, qui a mis en scène puis monté cette séquence, en espérant la faire peser dans le procès de divorce qui l’oppose à son ancien mari. Pourtant peu connue pour ses talents de réalisatrice, la chorégraphie de cette séquence est brillante : hors champ pour les actions violentes, panoramique qui dévoile peu à peu ce magnum de Saint-Émilion que l’acteur aurait bu dans la nuit et dont il se sert un énorme verre, puis saisie, bousculée, jetée, qui laisse augurer d’une douloureuse conclusion tout en évitant l’indécence…

Cette vidéo manifeste, surtout, un bouleversement profond dans la production d’images de nos sociétés : c’en est la fin de la toute-puissance télévisuelle, qu’un Hanouna incarne avec un paroxysme indéniable, dinosauresque. Comme l’analyse regulièrement et justement le très juste André Gunthert, notre époque a vu la coïncidence imprévue de deux technologies majeures : l’omniprésence des caméras, maintenant de la taille d’un paquet de cigarettes, et la communication instantanée et ubiquitaire des données, notamment photos et vidéos. Malgré les sarcasmes que suscitent encore les poseurs de selfies ou les instagrammeurs d’assiettes culinaires, notre époque s’est emparée du médium audiovisuel avec une violence et une puissance autant inédites qu’imprévues.

Depuis plus de quinze ans, les grands studios ne savent plus quoi faire jouer à l’un des acteurs les plus talentueux de sa génération. Alors que, en une minute trente, réussit à signifier le sordide et la déchéance d’un homme encore momifié dans sa superbe adolescente. Dans les années soixante, lors de l’émergence de la télévision, le cinéma, de Godard à Watkins, avait su s’emparer, subvertir ce média, pressentant son avenir omnipotent. De nos jours, à part quelques essais de found footage, nous ne voyons pas qui pourrait réellement prétendre avoir compris et intégré l’essor de cette nouvelle ère.