Propagandes

[Le] téléchargement illégal […] nuit gravement au cinéma indépendant

C’est terrible, le réflexe. Ça fait prendre un mauvais tour au détour d’une phrase. Prenez l’intervention de cette respectable monteuse, sagement interrogée par Télérama pour exprimer sa vision du métier et du milieu dans lequel elle travaille. Dans cet article comme les autres de cette stimulante série, abondent les bonnes idées, le bon sens et même un bon espoir que les choses s’améliorent. Et puis, entre deux incises, insidieusement, l’air de rien, il y a donc cette petite phrase, expulsée sans réfléchir, comme un réflexe.

Il pourrait ne pas y avoir lieu de s’alarmer, cela ressemble à tellement de discours déjà entendus, d’experts patentés, de dirigeants éclairés, de journalistes à la page… et pourtant… Puisqu’il faut signaler une fois encore combien les mots sont importants, remarquons, déjà, comme cette phrase est mise entre parenthèses, au milieu de propos plutôt libres. On croirait à un matraquage publicitaire, ou à ces vidéos de propagande que intercalait au milieu des programmes de la télévision arabe et dont Abbas Fahdel reprend ingénieusement le principe et l’efficacité dans Homeland (Irak année zéro).

Se pose aussi la validité de ces propos : alors que l’ensemble se fonde sur l’expérience de cette professionnelle, ici, cette opinion conséquente ne repose sur rien. Elle semble aussi docte qu’un « c’était mieux avant », un « y a plus de saison ma pôvr’ dame », ou que les plus boisées des déclarations ministérielles, tout en condamnant le quart de la population française.

Nous ne saurons donc que lui conseiller de se replonger dans nos précédentes études à ce sujet, et de réfléchir un peu mieux à la question : faut-il vraiment s’en prendre à cette portion de la population qui, en même temps, est la plus active et dépensière dans l’ culturelle ? Est-ce de la faute du public si l’offre « légale » a été confisquée par quelques industries ? Est-ce la faute du public si celui-ci ne peut pas payer les centaines d'euros nécessaires pour reconstituer le morcèlement des œuvres audiovisuelles que ces industries ont imposé ? Dans un tout autre domaine, est-ce qu’il serait gravement nuisible que les gens puissent lire sans payer leur propre livre, par exemple en se rendant en ? Est-ce qu’il serait gravement nuisible que les gens puissent se déplacer en vélo ou transports en commun plutôt qu’en voiture individuelle ?