Le Roi-Auteur

Entre les classements de fins d’année, les annonces aux nominations des différents prix, César, Oscars et consorts, ou cette conférence de Jean-Baptiste Thoret, le constat n’est que de plus en plus incontestable : le cinéma français est dans la fange. À l’heure des remises en question, plutôt que de rejeter la faute sur les autres, en tant que français en activité, nous voudrions envisager comment, ici, maintenant pourraient être réalisés des films meilleurs que cette triste moyenne.

Depuis les concours de courts métrages fauchés aux méga-productions de Luc Besson, le cinéma tricolore semble soumis à cette monomanie : le réalisateur doit être le scénariste souverain de son . Tout comme la Cinquième République est pompeusement construite autour d’un homme providentiel et présidentiel, le cinéaste doit, par son unique personne, écrire le qu’il filmera ensuite. Paradoxalement, cette situation amène deux phénomènes qui desservent les films : les scénarios sont d’une qualité globalement faible, et la mise en culte de cette personne aux sources de tout, comme un guide mystique, conduit à des réalisations moins abouties.

Le scénario, c’est l’étape de départ indispensable à tout film, même ceux de Jean-Luc Godard : c’est un texte écrit à l’aune duquel tout le reste sera jugé. Même s’ils sont faits de corps, de sangs et de sueurs, de sons et d’images, les films sont donc engendrés par des textes. Cela n’est pas sans poser problème, bien sûr, car ce sont des supports très différents. Certains réalisateurs essaient d’améliorer ce problème, parfois avec brio, parfois sans, mais, quelle que soit sa forme, ce texte est un outil qui ne peut jamais ni nulle part être économisé pour tout ce qui s’ensuit, aussi bien pour de la fiction que pour du documentaire.

C’est, là, l’occasion de désacraliser l’objet. Un texte de scénario, en lui-même, ne vaut à peu près rien : il ne doit surtout pas être littéraire, car on n’est pas là pour être lu ; il n’est pas protégeable par la loi en tant que tel, car il n’est pas en lui-même une œuvre d’art ; et ce n’est même pas un produit commercialisable, preuve en est que les volumes de ventes des éditions papier de scénarios sont d’une faiblesse constante. Il faut, d’ailleurs, rappeler l’ennui que leur lecture dégage : le texte est technique, optimisé pour être découpé, interprété, imagé, sonorisé, etc… Aucune envolée lyrique ni connivence avec le public comme les bons romans, parfois, se les permettent. C’est un simple outil, froid, précis, qui ne demande qu’à être transformé, (dé)monté, remonté, mixé, étalonné… en un mot : oublié. C’est comme une partition de musique : à moins d’être celui qui doit l’interpréter, personne ne la lit. Ce qui compte, c’est le concert qui sera ensuite joué devant un public. Il ne devrait donc y avoir ni gêne ni honte à ne pas écrire des scénarios… tant que le film est bon.

Poursuivons le parallèle avec la musique écrite : dans ce domaine, les interprètes musicaux se gardent bien de composer leur morceaux – lorsqu’il y a une partition, évidemment. Malgré les nombreuses [r]évolutions qu’a connues ce milieu – de la musique modale à la musique atonale –, ce domaine a entériné depuis deux siècles l’importance du compositeur. Et ce dernier ne saurait être confondu avec l’interprète. Question de compétences. Le cinéma français, lui, semble avoir oublié cette éventualité : un réalisateur peut ne pas écrire « ses » scénarios. Il pourrait même être judicieux de faire intervenir, dès le départ du projet, au moins une autre personne avec qui assurer le développement écrit du projet.

Cette pratique était bien instaurée jusque dans les années cinquante, où étaient déployés dans notre pays force scénaristes, dialoguistes, etc, intervenant, parfois même, en priorité sur le réalisateur. Certes, le niveau de production de l’époque n’était peut-être pas toujours des plus glorieux, et cette dernière soumission du réalisateur aux écrivains était absurde : le texte n’est que l’outil de départ et non le matériau essentiel. Mais, arguant cette faiblesse, une certaine tendance du cinéma français s’est empressée de disqualifier ce rôle ad vitam æternam : elle a promu, à outrance, cet individualisme forcené qu’est la dictature du réalisateur-démiurge, allant jusqu’à l’appeler l’ et jusqu’à prôner la suppression pure et simple du scénariste.

C’est, quelque part, aussi absurde que de condamner l’instrumentiste à être son compositeur, ou le peintre son propre pinceau. Mais ça a fichtrement marché ! Au point que les étudiants en scénario ne rêvent que de… réalisation. Au point que les réalisateurs proclament que leur étape préférée, c’est… l’écriture. Au point que toutes les subventions, en fiction comme en documentaire, sont liées à l’écriture. Et au point que les écrivains n’osent plus venir déranger l’académisme ronflant de notre production moyenne avec leur étrangeté singulière et leur plume acérée. On pourrait s’amuser à rappeler que l’auteur, par définition, n’est que celui qui écrit, et non celui qui réalise ; constater que pour résoudre un problème, ils en ont donc consacré l’opposée sans aucun effort de synthèse ; jeter une ombre psychanalytique sur ces activités d’écriture par lesquelles ces jeunes turcs se sont révélés avant toute activité filmique ; ou même divaguer sur ce, qu’avec la même « lucidité », cette vague a aussi défendu le maoïsme ou le capitalisme féroce (parce qu’il n’y avait pas d’alternative, bien sûr…).

Certes, des chefs d’œuvre ont pu être conçus par ce biais : certains Tarkovski, Godard ou Bergman ont réalisé, incontestablement, d’excellents films à partir de leurs propres scénarios. Mais, ils étaient avant tout d’excellents réalisateurs, et les mêmes scénarios refaits par d’autres tâcherons ont donné de très mauvais films. À l’inverse, les collaborations qu’Hitchcock, Kubrick, Lang ou Resnais ont menées avec des écrivains ne sont généralement pas honteuses, au contraire. Au prétexte que la position du réalisateur ait pu être trop longtemps et à tort négligée, en – et encore, maintenant, aux États-Unis, peut-être –, l’eau du bain fut jetée en même temps que le bébé vérolé, au bénéfice de son contraire tout aussi absurde. Or, le cinéma est essentiellement une affaire de collaborations, de points de vue et d’originalité, et nous ne serons jamais de trop pour parvenir à ces idéaux…